Chaînes invisibles : comment le filet numérique de l’Iran réduit au silence la dissidence
Le régime iranien a transformé la surveillance numérique de pointe en arme pour traquer, intimider et punir les manifestants - transformant les smartphones des citoyens en outils de contrôle étatique.
Tout a commencé par un SMS : une notification glaçante signalant que la « présence à des rassemblements illégaux » d’une personne avait été enregistrée et était désormais sous surveillance des services de renseignement. Pour de nombreux Iraniens protestant contre leur gouvernement fin 2025, c’était le premier signe que la poigne du régime avait évolué au-delà des forces anti-émeutes et de la censure - vers un domaine où aucune trace numérique n’est à l’abri, et où chaque appareil peut trahir son propriétaire.
Alors que les manifestations antigouvernementales éclataient en Iran, les autorités ont rapidement déployé un vaste arsenal numérique. Les manifestants ont vite vu leurs cartes SIM désactivées, reçu des appels menaçants et subi des perturbations bancaires - toutes liées à leur activité en ligne ou à leur présence physique lors des rassemblements. Certains ont été arrêtés des mois plus tard, leur identité reconstituée à partir de bases de données de reconnaissance faciale, de la géolocalisation mobile, et même de scans sans contact de leurs cartes d’identité numériques dans les rues des villes.
L’épine dorsale de cet État de surveillance est le Réseau National d’Information, lancé en 2013 pour canaliser tout le trafic internet iranien à travers une infrastructure contrôlée par le gouvernement. Les plateformes internationales comme Instagram, Telegram et WhatsApp sont bloquées ou ralenties, surtout en période de troubles politiques. À la place, les citoyens sont poussés vers des applications et services approuvés par l’État, où chaque connexion, transaction et message peut être surveillé et enregistré.
Depuis 2018, les capacités de l’Iran se sont étendues, avec des logiciels espions capables de copier des fichiers privés et de lire des messages chiffrés. Les caméras de sécurité - publiques et privées - transmettent des images en temps réel aux forces de l’ordre. Dès 2019, un système centralisé d’identité numérique a été mis en place : chaque utilisateur mobile doit enregistrer son appareil, liant l’activité téléphonique à ses dossiers officiels. Des outils comme SIAM permettent aux autorités de ralentir la connexion de données d’individus ciblés ou de surveiller leurs déplacements avec précision.
La répression va au-delà des moments de troubles. Dans des villes comme Ispahan, la police a utilisé des IMSI catchers - des dispositifs qui imitent les antennes-relais pour intercepter les identifiants réseau des téléphones - pour identifier les femmes ne respectant pas le code vestimentaire. Des agents munis de lecteurs sans contact scannent les cartes d’identité des passants à leur insu, envoyant ensuite des SMS menaçants sur leur comportement. Le contrôle numérique est désormais tissé dans le tissu de la vie quotidienne.
Les tentatives pour s’affranchir - en utilisant l’internet par satellite comme Starlink ou des VPN - sont semées d’embûches. De nombreuses applications « VPN » et « Starlink » sont en réalité des logiciels espions déployés par le gouvernement, conçus pour piéger les dissidents et enregistrer chaque frappe au clavier. Le simple fait de posséder de tels outils peut mener à l’arrestation, voire pire.
Le filet numérique iranien n’est pas seulement d’origine locale. La collaboration avec des entreprises russes et chinoises a dopé ses capacités de surveillance, faisant du pays un terrain d’essai pour les technologies répressives. Pour les Iraniens, le prix de la dissidence se mesure désormais non seulement en courage, mais dans chaque trace numérique laissée derrière soi.
À l’ombre des pare-feux et de la reconnaissance faciale, un nouveau type de silence s’installe. La surveillance est devenue si omniprésente que la menace d’être observé persiste bien après la fin des manifestations. Alors que le monde débat de l’éthique des technologies à double usage, l’exemple iranien se dresse comme un avertissement saisissant : lorsque l’infrastructure numérique devient une arme, la résistance elle-même devient un risque crypté dans le code.
WIKICROOK
- IMSI catcher : Un IMSI catcher est un appareil qui se fait passer pour une antenne-relais, trompant les téléphones pour qu’ils s’y connectent afin d’intercepter et surveiller leurs données.
- Logiciel espion : Un logiciel espion est un programme qui surveille ou vole secrètement des informations sur votre appareil sans votre consentement, mettant en danger votre vie privée et vos données.
- Réseau National d’Information : Le Réseau National d’Information iranien est un système internet géré par le gouvernement, conçu pour surveiller, filtrer et contrôler l’accès et les activités en ligne des citoyens.
- Reconnaissance faciale : La reconnaissance faciale utilise l’analyse biométrique des traits du visage pour identifier ou vérifier des individus, couramment à des fins de sécurité, d’authentification et de surveillance.
- Double usage : Les outils à double usage sont des logiciels légitimes pour la sécurité ou l’informatique qui peuvent aussi être détournés par des cybercriminels à des fins malveillantes.