Sous le radar : La forteresse numérique de l’UE menacée de démolition secrète
Un projet de texte divulgué révèle la volonté de la Commission européenne de démanteler discrètement les protections phares en matière de vie privée et d’IA, suscitant l’alarme de la société civile et des défenseurs des droits numériques.
En bref
- 127 organisations de la société civile et syndicats ont signé une lettre ouverte s’opposant aux modifications proposées de la protection des données dans l’UE.
- Un projet de texte du « Digital Omnibus » européen laisse présager un important recul du RGPD, de la directive ePrivacy et des lois sur l’IA.
- Les changements proposés pourraient affaiblir le consentement aux cookies, les mentions d’information sur la vie privée et les protections pour les données inférées et pseudonymisées.
- La Commission européenne doit annoncer le paquet de simplification numérique le 20 novembre.
- Les critiques estiment que le processus est précipité et manque de contrôle démocratique.
La herse numérique s’abaisse
Imaginez les lois européennes sur la vie privée comme une puissante citadelle : des murs élevés, des portes verrouillées, des sentinelles veillant sur les données personnelles de millions de personnes. Or, à la nuit tombée, un groupe d’architectes arrive discrètement, taillant les pierres mêmes censées tenir les intrus à distance. Voilà la scène qui inquiète la société civile européenne, alors qu’un projet de texte divulgué de la Commission européenne menace de saper la forteresse redoutable de la protection des données du continent.
Comment les murs pourraient s’effondrer
Le Règlement général sur la protection des données (RGPD) de l’Union européenne fait depuis longtemps figure de référence mondiale en matière de vie privée, inspirant des lois de la Californie au Brésil. Mais le nouveau projet de « Digital Omnibus », dont la présentation officielle est prévue le 20 novembre, proposerait des changements radicaux. Parmi eux : faciliter le contournement des fenêtres de consentement aux cookies, réduire les obligations d’informer les personnes lors de la collecte de leurs données et - surtout - restreindre la définition des données protégées. Si ces mesures sont adoptées, seules les données sensibles « révélées directement » seraient protégées, tandis que les « données inférées » - comme les prédictions sur votre santé, vos habitudes ou opinions politiques déduites de votre navigation - pourraient passer entre les mailles du filet.
D’autres modifications proposées incluent la possibilité pour les entreprises d’utiliser davantage de données personnelles pour entraîner l’intelligence artificielle, la suppression de l’obligation pour les développeurs d’IA de s’enregistrer dans une base de données publique, et peut-être l’exclusion des données pseudonymisées (informations dont les noms et identifiants directs ont été retirés) de la protection du RGPD. Les critiques avertissent que cela pourrait ouvrir la porte à une surveillance accrue, au profilage et même à la discrimination algorithmique - sans que les citoyens n’en soient jamais informés.
L’histoire se répète - ou se défait ?
Ce n’est pas la première fois que les droits numériques sont menacés au nom de « l’efficacité ». Des reculs similaires avaient été tentés après l’entrée en vigueur du RGPD en 2018, sous l’impulsion de lobbies technologiques et de certains gouvernements nationaux invoquant les coûts pour les entreprises et la « paperasserie ». Mais cette fois, le processus est encore plus opaque. La coalition de 127 organisations - including European Digital Rights, Access Now et des syndicats - affirme que les changements sont accélérés sans véritable débat public ni contrôle parlementaire.
Les observateurs du marché notent qu’un assouplissement de ces règles pourrait rendre l’Europe plus attractive pour les startups de l’IA et de la donnée, mais à quel prix ? Des fuites passées, comme le scandale Cambridge Analytica, ont montré comment les données inférées et pseudonymisées peuvent être utilisées comme des armes - sapant la démocratie et l’autonomie individuelle. Dans un monde où la donnée est le nouveau pétrole, la prochaine décision de l’UE aura des répercussions bien au-delà de ses frontières.
WIKICROOK
- RGPD : Le RGPD est une loi stricte de l’UE et du Royaume-Uni qui protège les données personnelles, obligeant les entreprises à gérer les informations de manière responsable sous peine de lourdes amendes.
- Directive ePrivacy : La directive ePrivacy est une loi européenne qui protège la confidentialité et réglemente les cookies et le suivi dans les communications électroniques.
- Données inférées : Les données inférées sont des informations sur vous que les organisations déduisent de vos actions ou données, comme la prédiction de préférences ou de comportements à partir de votre activité en ligne.
- Données pseudonymisées : Les données pseudonymisées retirent les identifiants directs mais peuvent toujours être reliées à des individus si elles sont combinées à d’autres informations, offrant une protection partielle de la vie privée.
- AI Act : L’AI Act est un règlement européen qui fixe des règles pour une utilisation sûre et éthique de l’intelligence artificielle, y compris des normes pour les systèmes à haut risque comme les deepfakes.